Je voulais tout d'abord ne citer qu'une partie de ce texte. Mais je me rends compte qu'il est "indécoupable"... Il se lit très bien, le style est fluide, drôle, ironique. Tout ce que j'aime... Bravo à "anneso" de son pseudo^^! En tant que philosophe littéraire je ne pouvais pas passer à côté!
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"Une fois n'est pas coutume, je vais m'apitoyer sur mon sort. Ou sur le sort de la petite poignée de gens qui me ressemblent.
En général, qu'on soit au collège, au lycée, ou dans le supérieur, les profs s'arrangent toujours pour nous gâcher les vacances avec un tas de devoirs inutiles, comme révision des partiels, dissertation d'histoire (L'Inde dans la mondialisation : du développement autocentré à la compétition avec la Chine. Les Chinois sont partouuuuuuuut), préparations d'oraux. De quoi nous saucissonner le cerveau et nous empêcher de respirer l'odeur de la mer, des moules frites ou de la pissaladière (suivant l'endroit où l'on se trouve).
De retour à Paris, j'avise mon pauvre agenda trônant sur mon bureau nickel (je suis tellement maniaque que c'en est presque pathologique, mais c'est une autre histoire. Ne parlons pas de mes défauts, parlons de mes qualités, voulez-vous ?), et je le feuillette en soupirant.
Non, c'est une blague. Dans le supérieur, on s'achète un agenda pour faire « genre », mais il n'y a strictement rien dedans, à part la date des anniversaires, les rappels gynéco/dentiste/billet de train/soirée Denise, et de temps en temps, pour se donner bonne contenance, une vague allusion aux études : partiel d'éco le 2 mai. Le but du jeu étant de fouiller ses cours jusqu'à retrouver l'endroit où on a marqué tout ce qu'il fallait réviser. En général, sur un bout de feuille déchirée, entre le sudoku du mois d'avril et une tache de chocolat fondu.
N'ayant aucunement l'intention de tenir ma promesse pré-vacances (je bosse à fond pour être tranquille à la reprise et ne pas stresser), je tire la langue à mes dossiers d'anglais, d'histoire, de droit communautaire et d'espagnol, et je m'en vais occuper mon temps autrement. Rien de tel, par exemple, qu'une petite diatribe contre la décadence du monde actuel pour se refaire une santé.
Qui a dit que les étudiants en sciences politiques étaient des déficients intellectuels au niveau littéraire, culinaire et artistique ? Voilà par a + b la preuve qu'on peut étudier les tribulations de de Gaulle et les déboires du comportement électoral français de 1900 à nos jours, tout en se passionnant pour le côté noble de la culture.
Avoir des connaissance en littérature, est-ce plus prestigieux que résoudre à toute vitesse des milliards d'équations pour construire une centrale nucléaire ? N'en déplaise à la fibre scientifique de certains d'entre vous, la réponse est oui. Nous autres, littéraires, sommes intellectuellement supérieurs aux cerveaux matheux. (je dis « nous », car, avant de me lancer dans les études politiques et affaires européennes, j'étais une littéraire, une vraie de vraie ! Avec un amour secret pour Balzac, des valses de Chopin partout dans les oreilles, et une admiration quasi religieuse devant les personnes maniant la méthode du commentaire littéraire avec subtilité, capables de trouver une signification symbolique dans la plus petite virgule, de transformer la plus simple des syntaxes en un ensemble fleuri, poétique et lumineux)
Evidemment, ce n'est pas en connaissant tous les synonymes du mot « superfétatoire » qu'on parviendra à payer le loyer. Et, dans mon cas, comme je n'étais pas sûre de me faire passer la bague au doigt par un ingénieur fraîchement sorti de Polytechnique, j'ai préféré me reconvertir dans un domaine à « débouchés professionnels et monétaires » plus sûr.
Voilà la triste réalité française : alors que, partout dans le monde, on se consume d'envie devant la prose de nos Proust, Baudelaire et autre Lamartine nationaux, les spécialistes en littérature classique en sont réduits à manger des navets bouillis pour survivre. Tandis que tous ces ingénieurs, informaticiens, commerciaux gagnent des salaires à trois zéros, en se gaussant de l'arrogance des intellectuels qui les met sur la paille.
Comment sauvegarder l'héritage culturel français quand le but inavoué de la mondialisation est de se débarrasser de ces encombrants littéraires, illuminés par les dangereuses idées de Sartre, ou la toute aussi dangereuse argumentation d'un Ronsard (difficile de ne pas fondre devant la beauté de ses poèmes)?
Bien sûr, on continue à lire, à acheter la Bible, du Voltaire en quantités industrielles et à embêter les pauvres gosses au collège avec des études rébarbatives de « l'art de la narration dans le nouveau roman » ; bien sûr, je me réjouis de voir que des écrivains comme J.K.Rowling, Mary Higgins Clark ou même Anna Gavalda attirent des millions de lecteurs chaque année.
Mais quel dommage d'en être venu à, parfois, ne pouvoir trouver de pièces de Molière que dans le rayon « scolaire ».
La preuve de ce que j'avance ? Les filières littéraires sont devenues une classe poubelle en France. Les nuls en maths ont le choix entre redoubler ou aller faire les pitres au milieu des rares littéraires "vrais". Et une fois le bac L en poche, on se retrouve en fac de lettres (débouchés: 0), en classe prépa littéraire (Hypokhâgne et khâgne: deux mots que seuls les littéraires savent écrire... ce qui ne sert pas à grand chose. débouchés : 0), et pour quelques chanceux, à sciences po, ou dans des écoles de commerce (qui ont eu la bonté de nous ouvrir leurs concours).
Pas étonnant que Darcos veuille à tout prix réformer le système éducatif en supprimant la filière L. Personne ne nous prend plus au sérieux, et la majorité d'entre nous finit à l'ANPE, malgré des études passionnantes. Pourquoi le monde en est-il venu à ne plus vouloir que des scientifiques ? A considérer les Sciences Humaines comme secondaires (ça ne rapporte pas d'argent, et, comme on dit chez "eux", business is business") ?
Heureusement que quelques hommes politiques sont là pour relever le niveau. Nico, au moins, a compris l'importance qu'il fallait accorder à la littérature française. D'accord, il est incapable de citer le moindre ouvrage de Boris Vian, et il a sans doute fallu lui expliquer qui était Césaire, mais au moins, il assiste à son enterrement, au "nom de tous les Français". Il a même appris un mot nouveau, avec le concept de "négritude", propre au poète.
Non, le vrai danger vient des faux scientifiques. Ceux qui gagnent haut la main tous les concours de chimie et qui sont également capables de faire une dictée de Bernard Pivot en se limitant à une poignée de fautes. Ceux qui passent leurs journées enfermés dans des bureaux à manier des chiffres, calculer le poids d'un carré d'agneau pour créer une cocotte en fonte adaptée à la cuisson du pauvre bestiau, et qui le soir, trouvent le moyen de se plonger dans le petit bijou de littérature de Muriel Barbery. Face à eux, je suis obligée de m'incliner. Je peux commenter n'importe quel poème de Rimbaud, vous montrer comment Manon Lescaut a fait du brave Abbé Prévost un hors-la-loi malgré lui, mais je suis devenue incapable de calculer une tangente. (Bien sûr que j'ai su ! En tant que littéraire, j'ai touché à tout dans les maths, pour pouvoir ensuite critiquer à mon aise). Peut-être que je prends plus le temps de décortiquer un texte qu'eux. Peut-être que je rêve plus qu'eux. Mais cette espèce se multiplie et il devient difficile, pour nous, littéraires purs, d'affirmer que l'art oratoire et la symbolique des « poèmes saturniens » sont un domaine qui nous est exclusivement réservé.
Heureusement, beaucoup plus nombreux sont les scientifiques durs de la feuille, ayant lu un ou deux Zola, une ou deux fables de La Fontaine, contraints et forcés, pour le bac de Français. Et qui, depuis, n'approchent plus le rayon des livres que pour feuilleter le dernier Cédric ou un bout de l'excellente prose de Ségolène Royal. (hahaha).
Ceux-là, je les snobe avec délectation. Ils peuvent me dire que je suis à côté de la plaque, je n'en ai cure. Le comble du plaisir est de les entendre affirmer « les livres, ça sert à rien, ça disparaîtra bientôt ». En général, je les achève à grands coups d'Encyclopédie « didrotesque « (sur la tête, quand j'ai un des volumes sur moi... Rarement, en fait) et d'arguments imparables : « et alors, crétin, il en faut, des toqués comme moi, pour réfléchir sur la nocivité des créations d'armes nucléaires que tu fabriques ! Toi, tu construis le présent, moi j'essaie de sauver l'avenir »
D'accord, la culture, ça ne remplit pas les poches. Mais ça nourrit l'esprit. Et c'est déjà pas mal !"